Dorlett : comment passer d’un square à un cabinet paramédical. Entretien avec Nicole Madec.

Dorlett : comment passer d’un square à un cabinet paramédical. Entretien avec Nicole Madec.

Dorlett : comment passer d’un square à un cabinet paramédical. Entretien avec Nicole Madec.

C’était un jardin public égayé par les cris des enfants qui venaient jouer à la sortie de l’école toute proche. Puis il a été laissé à l’abandon. Ce sera dorénavant un cabinet paramédical où d’autres écoliers viendront parfaire leur lecture sous la conduite d’orthophonistes. Le voisinage aurait préféré conserver ce square enclavé de 650 m², mais il s’estime rassuré après avoir craint l’édification d’un immeuble collectif, crainte alimentée par la boulimie de construction sur toutes les « dents creuses » et autres espaces verts, qui frappe Concarneau.

Cela se passe au Dorlett, dans un quartier aux noms de fleurs. C’est là qu’avait poussé, sur les terres d’une ancienne ferme, le premier lotissement ouvrier d’après-guerre. Franc succès : les grands lots sont divisés, pour multiplier les acquéreurs.

Rue des Tulipes, la municipalité réserve un terrain ; elle impose une réduction de surface des propriétés mitoyennes pour y installer un jardin public, celui qui nous occupe.

Dans les années 1960, les enfants venaient profiter du toboggan et autres tourniquets et les adultes venaient s’asseoir pour bavarder. Nicole Madec, habitante d’une propriété mitoyenne de ce terrain raconte : « C’était une époque, où les parents nous envoyaient souvent jouer dans la rue plutôt que de rester enfermés à la maison. » En effet, il n’y avait pas le trafic important d’aujourd’hui sur cette voie étroite… et pas non plus d’addiction aux écrans !

Peu à  peu, l’entretien du jardin se relâche. Les jeux pour enfants sont retirés, puis les bancs. Plus récemment, de jeunes fruitiers sont plantés là, pour une raison énigmatique. Il y a deux ans enfin, les haies qui faisaient la limite entre le square et les propriétés voisines sont arrachées. Au final, le jardin est promis au déclassement – sans consultation préalable des riverains.

 

Un bailleur qui trébuche dans le jardin

Ils l’apprennent parce que le 28 novembre 2016, Finistère Habitat envoie un courrier aux résidents mitoyens pour procéder à un bornage. Branle-bas de combat, on court à la Mairie demander une explication, pour s’entendre dire par l’adjoint à l’urbanisme, Marc Bigot : « non, non, ils sont allés trop vite, ils n’auraient pas dû ». En somme : ils s’y sont mal pris. En effet, ils n’étaient juste pas les propriétaires du terrain, c’était à la Mairie de s’occuper du bornage. Finistère Habitat a eu les dents trop longues !

Il rétropédale et son géomètre envoie un nouveau courrier pour annuler la procédure ; le bailleur social disparaît alors des écrans radar. On sait pourtant que l’information circule entre la Mairie et Finistère Habitat, principal bailleur social de Concarneau, et si ce dernier a agi prématurément, c’est qu’il devait avoir la confiance de la municipalité : on  tente un coup et après on verra bien ce que ça donne !

Entre temps, les habitants du quartier apprennent que le projet de Finistère Habitat porterait sur deux maisons individuelles (T3 et T4). Mais impossible de consulter les plans. Le soupçon d’un immeuble collectif se répand, malgré les dénégations de la mairie qui affirme vouloir promouvoir un petit habitat social dispersé pour de jeunes couples. Nicole Madec remarque au passage que rien ne s’impose: « sur son site, Finistère Habitat présente près d’une trentaine de logements vacants à Concarneau et l’OPAC à peu près autant. »

Nicole Madec a vécu dans une des maisons qui bordent le jardin, jusqu’à ses dix-sept ans. Elle est ensuite partie vers le Sud, pour revenir l’an dernier dans la maison qui appartenait à ses parents. C’est deux mois après son retour qu’elle découvre le pot aux roses et lance aussitôt une pétition. Une pétition qui reçoit l’appui des 16 riverains et voit affluer le paraphe des gens du quartier (trois cents signatures au final) : anciens résidents présents depuis les années 1950 et jeunes couples nouveaux venus, tous se manifestent en faveur du maintien du terrain en jardin public. Le conseil de quartier s’exprime dans le même sens. Mais cela laisse de marbre les autorités.

Du 17 janvier au 2 février a lieu l’enquête d’utilité publique concernant le déclassement de la parcelle, c’est-à-dire l’autorisation donnée à la municipalité de la vendre.

Le rapport de la commissaire-enquêtrice est déposé début mars. Ses conclusions sont favorables au déclassement de ce jardin public, avec pour arguments que le square « n’est pas très fréquenté par les riverains », oubliant de dire qu’il a été abandonné aux herbes folles, et que cet espace vert « ne remplit pas sa fonction d’espace vert », comprenne qui pourra! Ce rapport comporte des anomalies et méprise l’opposition massive des habitants du quartier au déclassement (Asso-Cornouaille a suivi ce dossier et détaillé ce point dans un article daté du 18 mars 2017.)

Le déclassement est acté lors de la séance du conseil municipal du 16 mars 2017 et la mise en vente par celui du 22 juin, avec « appel à candidatures sans mise à prix » et cahier des charges. Si l’intérêt de Finistère Habitat était reconnu au conseil municipal de novembre 2016 et réitéré à celui du mois de mars, cette fois-ci Marc Bigot déclare : « la municipalité a rappelé le souhait que sur ce terrain s’édifie une maison individuelle à d’usage d’habitation ou une construction professionnelle » !

 

Soigner les plantes ou soigner l’usage du langage ?

Nicole Madec et l’un de ses voisins proposent le rachat du terrain pour le conserver en espace vert, mais ils apprennent que le terrain étant devenu constructible, il ne sera vendu qu’à quelqu’un qui s’engage à y construire.

Ils déposent alors, au dernier moment, un projet inattendu. Il s’agit de construire une serre pour culture hors sol et de planter un petit potager, dans le but de créer un lieu d’activités qui soit une ressource pour les écoles. Ça, Nicole Madec connaît, elle a été institutrice, elle sait comment faire une classe active et elle a aussi une expérience de la permaculture : « faire des projets avec de jeunes enfants, j’ai fait ça toute ma vie » nous confie-t-elle. Le tout serait géré par une association locale à créer.

Le projet est écarté par la commission urbanisme comme « pas assez sérieux ». De toute façon, la municipalité ne raffole pas de ce qui pourrait animer un quartier, comme le débat autour du projet sur le secteur Foch l’a montré, et elle a une conception biaisée de « l’intérêt général ».

Bilan : parmi les six projets présentés en commission, on trouve ce projet des riverains, repêché grâce  à l’intervention d’un conseiller municipal, Claude Drouglazet, celui de Finistère Habitat qui a mystérieusement réapparu, ainsi que des propositions de particuliers qui se sont manifestés pour construire en R+1, conformément à ce qu’admet le PLU.

A quoi s’ajoute le projet de Mathilde Bouchet.

Mathilde Bouchet loue le rez-de-chaussée d’une maison mitoyenne du square pour son cabinet d’orthophonie, où elle travaille en binôme. Elle a signé la pétition, mais puisque le sort du square est en jeu, elle décide de présenter un plan d’architecte pour la construction d’un bâtiment de 100 m², d’un seul niveau, avec toit plat, bâtiment destiné à l’installation d’un ensemble paramédical, comportant trois associés : le binôme d’orthophonistes plus une autre profession à déterminer.

L’orthophoniste consulte les riverains, tient compte de leurs remarques et présente un projet où le bâtiment de 100 m² est situé à un emplacement qui minimise l’impact sur le voisinage et se complète d’un aménagement paysager ainsi que d’un parking de plusieurs places. « C’est le seul projet qui pour nous soit acceptable. Il apporte un plus sur le quartier » commente Nicole Madec.

La proposition « pas sérieuse » des deux riverains en quête de petite production locale et d’activité périscolaire est écartée. C’est le dossier de l’entreprenante orthophoniste qui est validé à l’unanimité par la commission urbanisme puis approuvé par le conseil municipal du 21 septembre. Il reste à déposer formellement le permis de construire.

On peut penser que la mobilisation des riverains a été fructueuse : le projet initial a été abandonné  au profit d’une solution satisfaisante pour le quartier. « Dans le cas contraire, la mobilisation du quartier promettait de s’amplifier » conclut Nicole Madec.

 

A quand la transmission « en temps réel » des débats du conseil municipal ?

Pour terminer, une remarque d’Asso-Cornouaille.

L’ouverture d’une enquête pour le déclassement figure au menu du conseil municipal du 3 novembre 2016, mais les riverains, comme on l’a vu, n’apprennent la chose que fin novembre, par la maladresse de Finistère Habitat. Tout est déjà dit au cours du débat du 3 novembre, puisque Marc Bigot, l’adjoint à l’urbanisme, déclare ce soir-là que la parcelle « n’est pas très fréquentée par les riverains et ne remplit pas sa fonction initiale d’espaces verts » (sic, page 16 du compte-rendu municipal) et il révèle l’intérêt de Finistère Habitat (Habitat 29) pour le terrain.

De même, la chasse ouverte aux dents creuses est explicitement affichée par Marc Bigot, qui explique ceci (page 17): « Sur les dents creuses, il y a un travail qui a été fait l’année dernière à l’initiative de CCA. C’est un travail auquel les membres de la commission urbanisme qui souhaitaient y participer, l’on fait. Claude, tu l’avais fait. L’exercice était le suivant, les élus planchaient sur des plans de la commune et identifiaient d’éventuelles possibilités. Et de leur côté, les techniciens de CCA faisaient le même travail. En fait, en superposant les calques, on avait pratiquement à 90 %, identifié les mêmes secteurs. En fait ce que nous nous efforçons de faire, c’est aussi ce que des constructeurs essaient de repérer (…) »

Mais qui a le loisir d’assister aux séances du conseil municipal ? Qui a le réflexe de lire les comptes-rendus des débats, publiés sur le site de Concarneau … quelques mois après !

Ainsi va Concarneau.

Etienne Lang

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